Conférence Les Gardiennes

En décembre 2017, Christine Demetz était intervenue à l’issue de la projection du film Les Gardiennes. Voici un texte qui illustre la conférence.

Les femmes dans la guerre

Rappel : Violence de la guerre : une guerre traumatisante pour les soldats

• Durée du conflit : Un conflit qui devait être court pour chacun des pays engagés et qui a
duré 4 ans.
• Des conditions de combat très difficiles pour les hommes engagés dans le conflit du fait de
la modernisation et la technicité toujours plus meurtrière des armes utilisées ( fusils à
baïonnette, grenades, obus, lance flamme, gaz asphyxiant ( gaz moutarde), chars, aviations) et de leur utilisation intensive ( bombardements incessants).
• Des conditions de vie sur les fronts ( éloignement des familles, peur, froid, faim, soif, bruit, parasites, présence des blessés et des morts, les épidémies).
• Incompréhension des ordres, violence faite aux soldats par leurs propres états majors ( mutineries, désertions, condamnation à mort). Mortalité très élevée du fait des combats et de leurs conséquences 10 millions de soldats tués au cours de la IGM.
L’expérience combattante a été pour une génération d’hommes une expérience durablement traumatisante. Elle l’a également été pour tous les civils de tous les pays en guerre parce que la Guerre 14-18 a engagé dans le conflit toutes les populations :

• Certaines populations civiles ont vécu sur les lieux du conflit ou dans les territoires proches et elles ont doublement souffert du conflit puisqu’en plus de fournir des hommes pour la guerre, elles ont été à des titres différents des victimes directes de la guerre. Dans les régions du nord et de l’est de la France, les régions frontalières entre l’Autriche et l’Italie, les Balkans, et les régions de l’ouest de la Russie, les populations ont pu subir les violences de guerre (occupation par les forces armées ennemies, bombardements, travaux forcés voire génocide).

• Si ces populations ont été particulièrement victimes de la guerre par leur proximité avec le conflit c’est en réalité l’ensemble des civils de tous les pays en guerre qui voient leurs conditions de vie très nettement se dégrader.

• D’abord parce que la plupart des familles des pays belligérants ont vu partir un ou plusieurs de leurs hommes au combat. D’abord ceux qui faisaient leur service militaire et qui rapidement été mobilisés puis au fur et à mesure du conflit les hommes plus âgés mais aussi deshommes plus jeunes qui ont devancé l’appel par patriotisme et sont partis se battre alors qu’ils n’étaient pas encore en âge d’être mobilisés. Toutes ces familles ont vécu dans l’attente du retour de pères, maris, fils et fiancés durant toute la guerre. Ces familles ont également vécu le deuil
d’un bon nombre d’entre eux.

• Ensuite parce que rapidement le départ des hommes à la guerre va contraindre les États à exiger de ces populations civiles qu’elles participent à l’effort économique que nécessite la guerre. Effort qui prend la forme du remplacement des hommes dans les fermes, les usines, les hôpitaux et un effort financier énorme demandé aux « forces de l’arrière » sous forme de dons ou de prêts d’argent, de livraison des récoltes etc…

• Pour obtenir de ces populations civiles un tel engagement dans l’effort de guerre, les États vont recourir à une intense propagande voire à un véritable « bourrage de crâne ».

Je vais vous proposer d’aborder ce thème des civils dans la guerre par une étude des femmes dans la Première guerre mondiale.

Pourquoi les femmes ?

D’abord parce que ce sont elles qui au premier chef vont assumer le départ des hommes à la guerre soit parce qu’elles sont leurs mères, soit parce qu’elles sont leurs femmes soit parce qu’elles sont leurs filles ou leurs fiancées.
Parce que ce sont elles qui vont combler l’absence des hommes parce qu’il faut continuer à faire fonctionner les fermes et les usines.
Et parce que c’est à elles que revient le soin de continuer à nourrir et pourvoir aux besoins des enfants. Parce qu’elles ont elles aussi payé le prix fort de la guerre.

L’Engagement des femmes dans la guerre

Les gouvernements ne s’y trompent pas qui dès le début de la guerre « mobilise » le front des paysannes considérées comme les gardiennes des campagnes en attendant le retour des hommes. Dès le 2 août 1914, le président du conseil René Viviani s’adresse aux Femmes françaises :

« La guerre a été déchaînée par l’Allemagne malgré les efforts de la France, de la Russie et de l’Angleterre pour maintenir la paix. A l’appel de la Patrie, vos frères, vos fils et vos maris se sont levés et demain ils auront relevé le défi. Le départ pour l’armée de tous ceux qui peuvent porter des armes laisse les travaux des champs interrompus. La moisson est inachevée, le temps des vendanges est proche. Au nom du gouvernement de la République, au nom de la Nation tout entière groupée derrière lui je fais appel à vos vaillances, à celles des enfants que leur âge seul et non leur courage dérobe au combat. Je vous demande de maintenir l’activité des campagnes, de terminer les récoltes de l’année et de préparer celle de l’année prochaine. Vous ne pouvez pas rendre à la Patrie un plus grand service. Ce n’est pas pour vous, c’est pour Elle que je m’adresse à votre cœur. Il faut sauvegarder votre subsistance, l’approvisionnement des populations urbaines et surtout l’approvisionnement de ceux qui défendent à la frontière, avec l’indépendance du pays, la Civilisation et le Droit. Debout donc femmes françaises, jeunes filles et fils de
la Patrie ! Remplacez sur le champ du travail ceux qui sont sur le champ de bataille. Préparez-vous à leur montrer demain la terre cultivée, les récoltes rentrées, les champs ensemencés ! Il n’y a pas dans ces heures graves de labeur infime, tout est grand qui sert le pays. Debout, à l’action, au labeur ! Il y aura demain de la gloire pour tout le monde. Vive la République! Vive la France ! »

Ce discours, placardé dans tous les villages de France est intéressant à plus d’un titre : Il s’adresse en particulier aux femmes agricultrices à qui il confie le soin de « maintenir l’activité des campagnes, de terminer les récoltes de l’année et de préparer celle de l’année prochaine » en attendant que leurs maris rentrent. De même il leur demande de « se préparer àleur montrer demain la terre cultivée, les récoltes rentrées, les champs ensemencés ». Viviani fait des femmes de la campagne les « gardiennes » de la terre. Il leur confie la responsabilité de « sauvegarder votre subsistance, l’approvisionnement des populations urbaines et surtout l’approvisionnement de ceux qui défendent à la frontière, avec l’indépendance du pays, la Civilisation et le Droit.

Cet appel demande donc aux femmes « de se mettre debout » et d’ ouvrir « le champ du travail » alors même que leurs hommes se battent sur le « champ de bataille ». En jouant sur la fibre patriotique et affective Viviani appelle les françaises à s’engager dans le conflit en mobilisant leurs forces à l’arrière. A lire cet appel on pourrait avoir l’impression que jusqu’à présent les femmes françaises ne travaillaient pas. La réalité est toute autre en 1914.

En fait les femmes des milieux populaires ruraux et urbains travaillent depuis longtemps. En 1914 en Europe ce sont déjà 7,2 millions de femmes qui travaillent ( sot 36 % de la population active européenne) principalement dans l’agriculture mais aussi dans l’industrie , le commerce, la domesticité.

La guerre va simplement augmenter ces effectifs, proposer aux femmes de nouveaux emplois dans le tertiaire et inciter les femmes des classes aisées à s’investir dans l’aide aux soldats. Comment les femmes ont elles répondu à cet appel et quelles en ont été les conséquences ?

A- A la campagne: sauvegarder la subsistance, l’approvisionnement des populations urbaines et surtout l’approvisionnement de ceux qui défendent (…) la frontière »
Les « gardiennes » c’est le titre qu’Ernest Perochon a donné à son 2° roman publié en 1925 dont s’inspire X. Beauvois dans son film.sorti en dec 2017.

E.Perochon, est né en 1885 dans les Deux Sèvres où il a fait toute sa carrière d’enseignant du primaire puis d’écrivain. Il a été mobilisé en 1914, mais malde il est affecté à l’arrière dans le Gâtinais où il fait office de vaguemestre. En 1920 il publie un premier livre Nêne qui obtient le prix Goncourt et c’est en 1925 qu’il publie les Gardiennes. Ces deux ouvrages rendent hommage aux femmes qui durant le conflit ont effectivement gardé les fermes et contribué à l’effort de guerre. E. Perochon va continuer par la suite à publier des romans et des articles dans des journaux socialistes. En 1940 il refuse d’entrer dans l’administration de Vichy. Il meurt en 1942.

A la campagne, les femmes ont continué les travaux agricoles à la place des hommes partis au front. Elles l’ont fait en faisant jouer les réseaux de la famille et du voisinage. On peut dire d’elles qu’elles ont largement contribué à nourrir la population des pays belligérants. Elles ont continué ce qu’elles faisaient avant dans des conditions dégradées puisque très rapidement les chevaux ont été réquisitionnés et que le travail s’est le plus souvent fait à la force des bras. Leurs conditions d’existence aussi ce sont dégradées du fait de la pression constante des pouvoirs publics sur le prix des récoltes et parfois même les réquisitions.

Ce que l’on peut dire c’est qu’il était certainement plus facile d’être agricultrice en Normandie que dans le Nord de la France, en Russie ou en Pologne. Là , bien souvent les armées se nourrissaient sur place et les paysannes n’arrivaient pas toujours à subvenir à leur propres besoins.

En France, en Angleterre le départ des hommes au front a en quelque sorte permis aux femmes de prendre davantage d’initiative et de responsabilité dans les exploitations Elles ont pu contribué quelquefois à les moderniser en achetant du matériel agricole. Pour autant le gouvernement ne leur a pas reconnu le statut de chefs d’entreprise durant la guerre. Il ne sera accordé qu’à celles qui se retrouveront veuves au cours du conflit ou après ( aides et indemnités).
La situation des femmes à la campagne différait également en fonction de sa place dans cette société très patriarcale : la guerre a été moins durament subie par les femmes de chefs d’exploitation que par les ouvrières agricoles, les journalières et tous les autres métiers ruraux ( charbonnières, lavandières etc…)

En 1918 en France le nombre de femmes travaillant dans l’agriculture s’élevait à 3 200 000.

B- A la ville: Faire tourner les usines et les administrations.
Là encore il convient de rappeler que les femmes des villes travaillaient avant la guerre et particulièrement les femmes des milieux modestes. La guerre n’a fait qu’augmenter leur nombre et aggraver leurs conditions de travail.
1- Cela est particulièrement vrai pour les ouvrières d’usine.

Ce qui différencie essentiellement le travail des femmes dans les usines et à la campagne c’est que la mobilisation des femmes pour travailler en usine a été relativement lente. En Allemagne par exemple, les femmes ont été très peu mobilisées. En France elles l’ont été mais longtemps après que l’on ait d’abord fait venir des indigènes de l’empire colonial. C’est en grande-Bretagne déjà très industrialisée que les femmes vont en masse rejoindre les ouvrières qui travaillaient déjà en usine.

Ainsi les ouvrières françaises ne seront qu’environ 600 000 à la fin du conflit alors que les ouvrières anglaises étaient déjà plus d’1 000 000 au début du conflit.
A cela plusieurs raisons : en France et en Allemagne on considère que la place des femmes n’est pas à l’usine et que le travail ouvrier risque de leur faire perdre au moins leur féminité au pire leur maternité. De nombreux journaux de droite continuent même après le début de la guerre de condamner le travail des femmes d’autant plus s’il est laborieux. Certaines caricatures n’ hésitent pas à représenter les ouvrières comme très masculines et peu aimables.

En fait c’est la durée du conflit qui va pousser les gouvernements à exiger des femmes qu’elles viennent prêter main forte aux coloniaux… dans les usines d’armement en particulier…. Afin de les attirer et rassurer leurs maris partis se battre une certaine propagande va se mettre en place pour diminuer, relativiser la mauvaise image que ces femmes au travail et à l’usine pouvaient véhiculer. Les média vont les ont surnommer « les munitionnettes », les « obusettes » ou encore les Tommy’s sisters en Angleterre.